Sujet de thèse : « Les musulmans de l’« autre Europe ». Construire et compter les identités : recompositions démographiques et territoriales dans l’espace yougoslave (1945‑2025) ».
Résumé : Située au cœur des Balkans, la Yougoslavie, puis ses États successeurs, a longtemps été perçue comme l’« autre Europe » : une périphérie à la fois proche et lointaine, marquée par une « complexité » politique, ethnique et religieuse, et par la supposée permanence des haines ancestrales entre les groupes ethniques. Dans cette représentation, les communautés musulmanes, principalement les Musulmans/Bosniaques et les Albanais, y apparaissent comme doublement altérisées.
Pourtant, la réalité de cet espace fédéral fut et y demeure celle d’une diversité ethnique et religieuse relativement rare en Europe. Ces deux groupes musulmans sont même devenus majoritaires dans certaines républiques fédérées : les Albanais au Kosovo, dès le recensement de 1948, et les Musulmans (devenus Bosniaques) en Bosnie-Herzégovine à partir de 1971. Ces dynamiques s’expliquent notamment par des processus de reconnaissance institutionnelle : la constitution yougoslave de 1971 reconnaît les « Musulmans » comme catégorie ethnique à part entière, détachée de la pratique religieuse et bénéficiant à ce titre de leur propre nation constitutive, tandis que les Albanais, minorité nationale reconnue, connaissent une certaine continuité démographique et territoriale.
Sur la base des séries statistiques issues des recensements yougoslaves (1945‑1991) et post-yougoslaves (Bosnie-Herzégovine, Serbie et Kosovo), cette thèse propose d’analyser, historiquement, les recompositions démographiques et territoriales des principales communautés musulmanes à l’œuvre dans l’espace yougoslave. À travers une approche critique de la catégorisation ethnique, elle interroge la manière dont une identité religieuse a pu se transformer en identité nationale, dans le cas des Musulmans/Bosniaques, en la comparant à celle des Albanais, définis uniquement comme groupe ethnique. Elle vise également à comparer ces deux communautés musulmanes au reste des groupes ethniques présents dans cet espace. En prenant la Yougoslavie comme cas-limite, il s’agit de réfléchir à la façon dont se fabrique, hier comme aujourd’hui, la frontière entre appartenance ethnique, appartenance religieuse et reconnaissance politique en Europe.
Encadrement : Didier Breton (Université de Strasbourg/SAGE) et Christophe Bergouignan (Université de Bordeaux/COMPTRASEC)
Financement : École des Hautes Études en Démographie (EUR HED)